Il était une fois un jeune homme pauvre et bien fait, qui était renommé pour sa bravoure. En ce temps-là vivait dans la montagne une sorte d’ogre, un monstre, qui interdisait le passage aux voyageurs terrorisés. Les paysans racontaient à la veillée ses horribles méfaits. Nul ne connaissait son aspect, car personne n’était revenu vivant de la montagne. Le jeune homme déclara qu’il irait affronter la bête. On essaya de l’en dissuader, la jeune fille qui l’aimait pleura, se jeta à son cou, rien n’ébranla sa détermination, son courage. Les plus avisés des paysans lui fournirent des armes : un bâton, une fourche. Le seigneur du lieu ajouta une lance et une épée, un soldat une lourde pique. Ainsi harnaché, le jeune homme partit seul dans la montagne. Il marcha trois jours, enfin, le matin du quatrième, il se présenta seul devant la caverne où habitait le monstre. Celui-ci sortit bientôt, grondant et crachant des flammes. Il était horrible à voir. Mais l'adolescent, fièrement campé, ne recula pas d’un pouce.
Ils demeurèrent ainsi quelques instants à se dévisager. Le temps était comme suspendu, dans l’attente du drame. Enfin, le monstre s’écria :
- Pourquoi ne t’enfuis-tu pas comme les autres ?
- Je n’ai pas peur de vous ! dit le jeune homme.
- Je vais te dévorer ! rugit le monstre.
- Si vous voulez, regardez, je dépose mes armes sur le sol, le bâton, la fourche, la lance, l’épée, et la lourde pique de soldat, je sais que vous ne me toucherez pas.
- Mais enfin, pourquoi est-ce que je ne te terrorise pas ? interrogea le monstre, stupéfait.
- Je suis la Réalité universelle, je suis cela. Si vous me dévorez, c’est que vous êtes fou, car vous vous dévoreriez vous-même. Nous sommes un. Mais je vous en prie, si vous voulez le faire, je suis à votre disposition.
Le monstre, abasourdi, s’écria :
- Je ne comprends rien à ce que tu dis, mais avec toi tout devient trop compliqué. Les autres s’enfuient en hurlant de peur, je les poursuis, je les tue, je les dévore. Tout est simple. Là, je ne sais plus ce que je dois faire. Tout compte fait, je préfère m’abstenir, je crois que mon estomac ne supporterait pas un être aussi étrange. Je t’en prie, reprends tes armes et va-t'en !
Et il se retira, nauséeux et chagrin, dans sa caverne.